Cutting Black : Retour à froid et pas moins subjectif

Si la précédente critique sur Slip Stream (qui fait suite à Cutting Black) était à chaud, après une lecture intensive du supplément sur une semaine, cette critique de Cutting Black est, à l’inverse, le fruit de deux lectures, presque séparées d’un an. Et ce n’est peut⁻être pas si mal, car Cutting Black est non seulement un supplément très riche, mais aussi très dense. Il faut donc un peu de recul pour en apprécier le contenu. Le texte couvre presque un an d’événements dans le monde de Shadowrun (de juillet 2080 à mars 2081), incluant plusieurs crises majeures successives (la bataille de Détroit, les mystérieux « Blackouts » qui donnent son nom à l’ouvrage ou encore le départ d’Ares pour Atlanta). Ce supplément joue aussi un rôle crucial pour SR6 : en effet, c’est le premier ouvrage (ou presque) à sortir après le livre de base, c’est lui qui pose la proposition de jeu allant avec cette nouvelle édition (par proposition de jeu, on ne parle pas ici des règles, mais du ton et du style de jeu).

Disons-le tout de suite, Cutting Black mérite sa place aux côtés des meilleurs suppléments de Shadowrun tel que Bug City, Aztlan ou Threats. Sa lecture est passionnante et on ne cesse, à travers tout l’ouvrage, de vouloir continuer à lire afin de découvrir et surtout comprendre ce qui se passe. Si le début de l’ouvrage, sur la bataille de Détroit, évoque le film de guerre et surtout Aliens 2 avec la présence d’esprit insectes, le second chapitre intitulé Ghost Army, change l’ambiance en proposant un mystère magique inexplicable. Suivi par le chapitre UrCrash, qui décrit comment les UCAS, attaqués et abandonnés de toute part, deviennent l’ombre de ce que cette fédération était ; l’ouvrage donne déjà beaucoup de matériel et d’idée de jeu. A tout ceci s’ajoute la description de deux villes, Détroit suivie d’Atlanta (le nouveau siège d’Ares), qui viennent agréablement compléter le contenu du supplément, mais aussi fait appel à des idées novatrices de la précédente édition (par exemple, le quartier troll de Sweet Water Creek évoqué en détail dans Complete Trog). Enfin, un dernier chapitre évoque les conséquences des crises à d’autres endroits, donnant ainsi une sorte d’excuse pour évoquer et mettre à jour de nombreux recoins de l’univers, un peu oublié tout au long de SR5 tel que les Royaumes unis, le Québec et le Conseil Algonquin-Manitou. Sachant que Cutting Black est suivi par la campagne 30 Nights, situé à Toronto, ce dernier chapitre prend ainsi tout son sens.

Bref, à l’image d’un Âmes Volées dont la lecture m’a fait plonger à nouveau dans le monde de Shadowrun (abandonné, un peu involontairement au milieu de la 3e édition), Cutting Black est un ouvrage qui donne envie de jouer à Shadowrun. Mais, c’est malheureusement là aussi que le bât blesse. Car, s’il donne envie de jouer, il est loin d’être un produit « clé en mains ». Déjà les éléments relatifs la bataille de détroit sont éparpillés partout dans l’ouvrage, qu’il va falloir lire entier (et annoter) avant de pouvoir commencer quoi que ce soit. Il n’y a que peu d’information de jeu (une seule page à la fin du livre), pas de déchiffrage de ce qui se trame réellement et aucun outil (comme une chronologie des évènements ou des conseils pour mener une campagne dans ce vaste cadre). En outre, les intrigues développées sont riches et multiples et présupposent une bonne connaissance de l’univers de Shadowrun.

Et c’est là aussi qu’apparaît un défaut qui est autant une qualité : Cutting Black s’appuie sur le métaplot sur la menace insectes, qui remonte aux toutes premières éditions de la gamme. Pour celui ou celle qui commence à Shadowrun, il y aura un certain travail bibliographique — même si en français, la disponibilité (en PDF) de Insectes et surtout la parution prochaine de Streetpedia, qui contient un long dossier (de ma plume) sur tout ce qui mène à Cutting Black, atténue grandement le problème. À ceci s’ajoute une autre difficulté : les révélations et les retournements de situation proposés dans le livre ne parleront pas du tout à des joueurs qui ne seront pas au fait de ce métaplot. Imagine un peu la séquence de jeu suivante :

– « … et là vous réalisez avec horreur que c’est Untel qui est derrière tout ça depuis le début ! »

– « euh… c’est qui, Untel ? »

Ceci dit, cet aspect ne réduit rien de la qualité de l’ouvrage, il faudra juste que le meneur ou la meneuse réfléchisse bien aux informations à transmettre à ces joueurs, avant de rentrer de plain-pied, dans la campagne. (en fait, reprendre en « flashback » ou en scénario préliminaire, des éléments de Bug City fera très bien l’affaire, il faut juste penser à le faire, ce que Cutting Black ne le suggère pas, car il n’y a aucun conseil au meneur dans la partie information de jeu).

Pour être exhaustif sur les aspects négatifs, il faut souligner qu’on y retrouve les défauts, désormais habituels malheureusement, des suppléments Shadowrun : des énervantes erreur de cohérence et de chronologie ici où là – Cutting Black introduisant une troisième date « officielle » (2074) pour départ de Roger Soaring-Owl d’Ares (qu’il a pourtant quittés en 2071 ou 2072 selon d’autres suppléments) ou encore une section datée de mi-février 2081 qui relatent des évènements de mars 2081 (tout ceci sera très vraisemblablement corrigé pour la version française).

Malgré ces quelques défauts, Cutting Black reste un excellent et excitant supplément pour Shadowrun. Si vous aimez l’univers du jeu, rien que sa lecture est un plaisir à part entière. Si vous aimez disposer de cadre riche et souple pour faire votre propre campagne perso, c’est aussi un excellent supplément. Si vous voulez sortir des sentiers battus de Shadowrun et donner un ton différent à votre table (ou simplement, comme j’ai fait à l’une de mes tables, ressortir Field of Fire et 10 Mercs, pour jouer au soldat avec une équipe de mercenaire), là encore Cutting Black est pour vous ! Si vous préférez disposer de scénario prêt à jouer, là par contre, ce n’est pas le bon livre : c’est 30 Nights vers lesquels il faudra vous diriger (mais Cutting Black vous facilitera pour beaucoup la prise en main de cette campagne).

J’aime :

  • La richesse des évènements, une vision globale des conséquences du monde, une lecture qui donne envie de jouer.
  • Beaucoup d’idées de scénario intéressantes et un cadre différent (très « film de guerre »).
  • Plein de petites choses : la Ghost Army, les manigances du Sea Dragon sur toute la planète, etc.

J’aime moins:

  • Comme toujours, l’absence d’explication sur ce qui se passe vraiment à destination du meneur.
  • Des fautes d’inattention en tout genre qui auraient pu être facilement évitées et corrigées.
  • Un cadre diffèrent, mais qui n’est pas sans rappeler les nombreuses itérations de contexte « post apoalyptique » existantes dans Shadowrun (SOX, Chicago, Lockdown, Renraku Arcology).

Note : Si Cutting Black, comme 30 Nights, sont déjà disponible en anglais, ces deux ouvrages seront rapidement disponibles en français en précommande auprès de Black Book Éditions.

3 réflexions sur “Cutting Black : Retour à froid et pas moins subjectif

  • 26 octobre 2020 à 11 h 35 min
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    Merci pour cette excellent review 🙂

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  • 30 octobre 2020 à 12 h 26 min
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    Si je comprends bien, le bouquin en dit trop pour les joueurs, et pas assez pour le meneur ? Dommage, on dirait que CGL n’a pas bien réfléchi à sa cible.

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    • 30 octobre 2020 à 13 h 16 min
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      C’est plus compliqué que ça… Les attentes aux USA sont différentes en terme de jeu. Les livres sont destinés à tout le monde, pas qu’au meneur. En France, un tel bouquin est vu comme « MJ Only », alors qu’aux USA, beaucoup de PJ vont le lire. Donc, ça colle à leur cible, mais pas trop à nos habitudes de jeu en Europe.

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